Déjeuner en paix

jeudi 18 juin 2020
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J’abandonne sur une chaise les nouvelles du matin... Sur l’écran de ma tablette assemblée par des petites mains exploitées à l’autre bout du globe, les titres issus du monde de la presse m’apprennent que les décrocheurs ne concernent pas seulement les quelque 5 à 8% d’élèves partis faire l’école buissonnière depuis le début du confinement mais aussi une fraction de leurs enseignants. Pourtant, au début de la crise sanitaire, ça se passait plutôt bien.

Les profs, si l’on excepte la saillie agricole d’une certaine porte-parole, étaient (presque) portés aux nues. Je commençais même à espérer (c’est comme ça, je crois toujours en des lendemains meilleurs) que l’enseignant pourrait bientôt s’asseoir aux côtés des soignants, qu’on allait non pas nous ériger une statue (même si on en déboulonne quelques-unes et, que du coup, y’aurait de la place) ni même passer le point d’indice au micro ondes pour le réchauffer un poil mais qu’on moins, pour UNE FOIS, notre profession échapperait aux fourches caudines de l’opinion publique et des médias racoleurs. Perdu ! Il faut dire que ce derniers n’y vont pas avec le dos de la cuillère. Selon eux, notre ministre aurait décidé de siffler la fin de la récré. Mince alors, pourtant en ces mois troublés, qu’est-ce qu’on s’est marré ! Ainsi, face au désappointement des parents à bout de nerfs et à la bronca de leurs employeurs, JMB s’apprêterait à remettre en ordre de marche ces profs absents "dont une part non négligeable serait à ranger dans la catégorie des tire-au-flanc"1( sic). On appréciera ici l’emploi du conditionnel. Bref, comme le dirait Guillaume Meurice2, ce sont là des expressions pleins de nuances et d’à-propos. Alors, je sais pas pour vous, mais moi, j’ ai l’impression que le monde d’après ressemble à s’y méprendre à celui d’avant. Non ? Est-ce que tout va si mal ? Est-ce que rien ne va bien ? Je fais quoi avec tout ça ? Nul besoin de verser dans le pathos, ni de battre ma coulpe, surtout que d’autres s’en chargent déjà très bien. Le jugement lapidaire porté à l’encontre de ma profession est déjà ancien et éculé. L’équation : enseignant X fonctionnaire = feignasse élevé au carré ne doit pas m’affecter plus que ça. Mais, il ne s’agit pas non plus d’ériger la profession en caste d’intouchables car, mêmes ultra minoritaires, des collègues ont pu disparaître des écrans radars. Cela existe,certes, mais comme partout ailleurs. Défendre sans nuance l’ensemble de la profession érigée en symbole totémique et nier tout d’un bloc reviendrait à décrédibiliser et affaiblir un discours qui voudrait rétablir un juste milieu. Non, non. Faut savoir relativiser, peser, soupeser, prendre de la hauteur, du recul, observer, évaluer objectivement (j’arrête là l’énumération) et me dire que moi aussi parfois, en écoutant paresseusement les chroniques à la radio ou encore en survolant les gros titres que mon petit impliable numérique me soumet généreusement, il m’arrive aussi de succomber aux sirènes du jugement hâtif, pré-construit et que souvent, les perceptions que je peux avoir d’autres catégories socio-professionnelles (les riches, les politiques, mon voisin et sa piscine...) ne sont guère plus fondées, mieux frappées au coin du bon sens ou intelligentes que celles qu’autrui peut avoir sur ma profession. Balle au centre !

Déjà, en le disant, ça va mieux.

Allez, c’est pas tout ça, mais faut quand même aller bosser. On n’est pas payés à rien foutre. Je prends la voiture et je sais que je vais encore ajouter au passif carbone. Mais, petite précaution de survie... J’éteins la radio.

P.S. Merci à M. Eicher pour sa contribution.

F.B.